Textes


Samedi 12 septembre 2009
Si toi aussi un jour, tu t'es dit "Y'a vraiment que d'la merde à la télé...", ou bien "C'est marrant, moins je la regarde, et plus elle me fait flipper", ou alors "Le JT de 2OH, on dirait un Zapping grandeur nature!", ou encore "Hier j'ai fait le bourrin, pour aujourd'hui, pas le choix, c'est légumisation devant la téloche...", et bien cet article est fait pour toi!


"La machine à abrutir

Jusqu’à présent, la qualité des médias audiovisuels, public et privé confondus, n’était pas vraiment un sujet. Puis le président de la République découvre que la télévision est mauvaise. Il exige de la culture. En attendant que la culture advienne, l’animateur Patrick Sabatier fait son retour sur le service public. En revanche, des émissions littéraires disparaissent. C’est la culture qui va être contente.

Avec l’alibi de quelques programmes culturels ou de quelques fictions « créatrices », les défenseurs du service public le trouvaient bon. Ils ne sont pas difficiles. Comme si, à l’instar d’une vulgaire télévision commerciale, on n’y avait pas le regard rivé à l’Audimat. Comme si la démagogie y était moins abondante qu’ailleurs.

Les médias ont su donner des dimensions monstrueuses à l’universel désir de stupidité qui sommeille même au fond de l’intellectuel le plus élitiste. Ce phénomène est capable de détruire une société, de rendre dérisoire tout effort politique. A quoi bon s’échiner à réformer l’école et l’Université ? Le travail éducatif est saccagé par la bêtise médiatique, la bouffonnerie érigée en moyen d’expression, le déferlement des valeurs de l’argent, de l’apparence et de l’individualisme étroit diffusées par la publicité, ultime raison d’être des grands groupes médiatiques. Bouygues envoie Jules Ferry aux oubliettes de l’histoire.

Lorsqu’on les attaque sur l’ineptie de leurs programmes, les marchands de vulgarité répliquent en général deux choses : primo, on ne donne au public que ce qu’il demande ; secundo, ceux qui les cri-tiquent sont des élitistes incapables d’admettre le simple besoin de divertissement. Il n’est pas nécessairement élitiste de réclamer juste un peu moins d’ineptie. Il y a de vrais spectacles populaires de bonne qualité. Le public demande ce qu’on le conditionne à demander. On a presque abandonné l’idée d’un accès progressif à la culture par le spectacle populaire. Victor Hugo, Charlie Chaplin, Molière, René Clair, Jacques Prévert, Jean Vilar, Gérard Philipe étaient de grands artistes, et ils étaient populaires. Ils parvenaient à faire réfléchir et à divertir. L’industrie médiatique ne se fatigue pas : elle va au plus bas.

Chacun a le droit de se détendre devant un spectacle facile. Mais, au point où en sont arrivées les émissions dites de « divertissement », il ne s’agit plus d’une simple distraction. Ces images, ces mots plient l’esprit à certaines formes de représentation, les légitiment, habituent à croire qu’il est normal de parler, penser, agir de cette manière. Laideur, agressivité, voyeurisme, narcissisme, vulgarité, inculture, stupidité invitent le spectateur à se complaire dans une image infantilisée et dégradée de lui-même, sans ambition de sortir de soi, de sa personne, de son milieu, de son groupe, de ses « choix ». Les producteurs de télé-réalité — « Loft story », « Koh-Lanta », « L’île de la tentation » —, les dirigeants des chaînes privées ne sont pas toujours ou pas seulement des imbéciles. Ce sont aussi des malfaiteurs. On admet qu’une nourriture ou qu’un air viciés puissent être néfastes au corps. Il y a des représentations qui polluent l’esprit.

Si les médias des régimes totalitaires parviennent, dans une certaine mesure, à enchaîner les pensées, ceux du capitalisme triomphant les battent à plate couture. Et tout cela, bien entendu, grâce à la liberté. C’est pour offrir des cerveaux humains à Coca-Cola que nous aurions conquis la liberté d’expression, que la gauche a « libéré » les médias. Nous, qui nous trouvons si intelligents, fruits de millénaires de « progrès », jugeons la plèbe romaine bien barbare de s’être complu aux jeux du cirque. Mais le contenu de nos distractions télévisées sera sans doute un objet de dégoût et de dérision pour les générations futures.

On a le choix ? Bien peu, et pour combien de temps ? La concentration capitaliste réunit entre les mêmes mains les maisons d’édition, les journaux, les télévisions, les réseaux téléphoniques et la vente d’armement. L’actuel président de la République est lié à plusieurs grands patrons de groupes audiovisuels privés, la ministre de la culture envisage de remettre en cause les lois qui limitent la concentration médiatique, la machine à abrutir reçoit la bénédiction de l’Etat (1). Les aimables déclarations récentes sur l’intérêt des études classiques pèsent bien peu à côté de cela.

Quelle liberté ? La bêtise médiatique s’universalise. L’esprit tabloïd contamine jusqu’aux quotidiens les plus sérieux. Les médias publics courent après la démagogie des médias privés. Le vide des informations complète la stupidité des divertissements. Car il paraît qu’en plus d’être divertis nous sommes informés. Informés sur quoi ? Comment vit-on en Ethiopie ? Sous quel régime ? Où en sont les Indiens du Chiapas ? Quels sont les problèmes d’un petit éleveur de montagne ? Qui nous informe et qui maîtrise l’information ? On s’en fout. Nous sommes informés sur ce qu’il y a eu à la télévision hier, sur les amours du président, la garde-robe ou le dernier disque de la présidente, les accidents de voiture de Britney Spears. La plupart des citoyens ne connaissent ni la loi, ni le fonctionnement de la justice, des institutions, de leurs universités, ni la Constitution de leur Etat, ni la géographie du monde qui les entoure, ni le passé de leur pays, en dehors de quelques images d’Epinal.

Un des plus grands chefs d’orchestre du monde dirige le Don Giovanni de Mozart. Le journaliste consacre l’interview à lui demander s’il n’a pas oublié son parapluie, en cas d’averse. Chanteurs, acteurs, sportifs bredouillent à longueur d’antenne, dans un vocabulaire approximatif, des idées reçues. Des guerres rayent de la carte des populations entières dans des pays peu connus. Mais les Français apprennent, grâce à la télévision, qu’un scout a eu une crise d’asthme.

Le plus important, ce sont les gens qui tapent dans des balles ou qui tournent sur des circuits. Après la Coupe de France de football, Roland-Garros, et puis le Tour de France, et puis le Championnat d’Europe de football, et puis... Il y a toujours une coupe de quelque chose. « On la veut tous », titrent les journaux, n’imaginant pas qu’on puisse penser autrement. L’annonce de la non-sélection de Truc ou de Machin, enjeu national, passe en boucle sur France Info. Ça, c’est de l’information. La France retient son souffle. On diffuse à longueur d’année des interviews de joueurs. On leur demande s’ils pensent gagner. Ils répondent invariablement qu’ils vont faire tout leur possible ; ils ajoutent : « C’est à nous maintenant de concrétiser. » Ça, c’est de l’information.

On va interroger les enfants des écoles pour savoir s’ils trouvent que Bidule a bien tapé dans la balle, si c’est « cool ». Afin d’animer le débat politique, les journalistes se demandent si Untel envisage d’être candidat, pense à l’envisager, ne renonce pas à y songer, a peut-être laissé entendre qu’il y pensait. On interpelle les citoyens dans les embouteillages pour deviner s’ils trouvent ça long. Pendant les canicules pour savoir s’ils trouvent ça chaud. Pendant les vacances pour savoir s’ils sont contents d’être en vacances. Ça, c’est de l’information. A la veille du bac, on questionne une pharmacienne pour savoir quelle poudre de perlimpinpin vendre aux étudiants afin qu’ils pensent plus fort. Des journalistes du service public passent une demi-heure à interroger un « blogueur », qui serait le premier à avoir annoncé que Duchose avait dit qu’il pensait sérieusement à se présenter à la présidence de quelque machin. Il s’agit de savoir comment il l’a appris avant les autres. Ça, c’est de l’information. Dès qu’il y a une manifestation, une grève, un mouvement social, quels que soient ses motifs, les problèmes réels, pêcheurs, enseignants, routiers, c’est une « grogne ». Pas une protestation, une colère, un mécontentement, non, une grogne. La France grogne. Ça, c’est de l’information.

On demande au premier venu ce qu’il pense de n’importe quoi, et cette pensée est considérée comme digne du plus grand intérêt. Après quoi, on informe les citoyens de ce qu’ils ont pensé. Ainsi, les Français se regardent. Les journalistes, convaincus d’avoir affaire à des imbéciles, leur donnent du vide. Le public avale ? Les journalistes y voient la preuve que c’est ce qu’il demande.

Cela, c’est 95 % de l’information, même sur les chaînes publiques. Les 5 % restants permettent aux employés d’une industrie médiatique qui vend des voitures et des téléphones de croire qu’ils exercent encore le métier de journalistes. Ce qui est martelé à la télévision, à la radio envahit les serveurs Internet, les journaux, les objets, les vêtements, tout ce qui nous entoure. Le cinéma devient une annexe de la pub. La littérature capitule à son tour.Le triomphe de l’autofiction n’est qu’un phénomène auxiliaire de la « peopolisation » généralisée, c’est-à-dire de l’anéantissement de la réflexion critique par l’absolutisme du : « C’est moi, c’est mon choix, donc c’est intéressant, c’est respectable. »

La bêtise médiatique n’est pas un épiphénomène. Elle conduit une guerre d’anéantissement contre la culture. Il y a beaucoup de combats à mener. Mais, si l’industrie médiatique gagne sa guerre contre l’esprit, tous seront perdus.

Pierre Jourde."


Merci à Pierre Jourde pour le coup de plume, au Monde Diplomatique pour la diffusion, et à Aris pour le lien.
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Mardi 1 septembre 2009

"Dans “We feed the world”, sorti en 2007, le documentariste Erwin Wagenhofer interpellait les citoyens des pays riches sur le mode : continuez à vouloir bouffer des fraises à Noël et vous détruirez la planète en affamant le tiers-monde. Avec “Let's make money”, sorti mercredi, l'Autrichien enfonce le clou. Au fil d'une démonstration implacable, il explique comment nous autres, innocents contribuables, alimentons sans le savoir la plus inique des mécaniques : le système financier mondial. Rencontre avec la bête noire des néo-libéraux de tous poils.


Après les ravages écologiques et humains de l'industrie agroalimentaire, vous vous attaquez aux aberrations du système financier mondial. Comment êtes-vous passé de l’un à l’autre ?
Cela s’est fait naturellement. Après m'être interrogé sur la provenance de notre nourriture, j'ai décidé d'enquêter sur la destination de notre argent, et l'usage qu'en font les banques. Let’s Make money commence d'ailleurs là où se terminait We feed the world : sur le Mont-Pèlerin, au-dessus du lac Léman, en Suisse. C'est là que se situe le siège mondial de Nestlé, l'un des plus gros groupes agroalimentaires de la planète. Dans We feed the world, le président de la multinationale m'avait confié son rêve : privatiser l'eau… Pour Let's make money, je suis retourné dans cet endroit car c'est aussi le lieu de naissance de la Société du Mont-Pèlerin, haut-lieu de promotion du néo-libéralisme économique.

Comment prépare-t-on un film sur un sujet aussi complexe que le circuit monétaire international ?
L'important est de réussir à incarner son sujet. Avant même de connaître leurs noms, je savais exactement qui je voulais rencontrer. Pour préparer le tournage, j'avais élaboré un plan très précis où j'avais listé les fonctions ou les titres d'interlocuteurs potentiels : un investisseur autrichien en Asie, le directeur de la Banque mondiale ou encore le maire de Jersey. Bien sûr, toutes les rencontres n'ont pas pu se faire, mais dans l'ensemble, j'ai recueilli les témoignages que je souhaitais.


Comment avez-vous convaincu les magnats de la finance de vous recevoir ?
Depuis le succès international de We feed the world (un million de spectateurs dans le monde, NDLR), les gens savent que je ne milite pas pour le grand capital… Cela compliquait les démarches. C'est pourquoi j'ai engagé une célèbre journaliste autrichienne pour assurer l'intermédiaire entre les financiers et moi. Ça n'a pas toujours fonctionné comme je l'aurais souhaité… La persuasion exige beaucoup de rigueur et d'obstination : pour We feed the world, j'avais rencontré tous mes interlocuteurs avant le tournage, pour tâcher de les convaincre les yeux dans les yeux. Ça m'avait pris trois ans...
“J'ai essayé de capter des images fortes,
qui portent des traces évidentes
de cette course à l'argent.”

L’argent peut être un sujet extrêmement abstrait. Comment filme-t-on une valeur ?
J'ai essayé de capter des images fortes, qui portent des traces évidentes de cette course à l'argent. Lorsque j'avais filmé les gigantesques serres espagnoles pour We feed the world, j'avais déjà repéré les énormes complexes touristiques fantômes de la Costa del Sol. Voilà une conséquence très concrète de la spéculation : des paysages ravagés, des bâtiments immondes qui pourrissent au soleil, des quantités d'eau gaspillée pour entretenir des terrains de golf dont personne ne profite... Je voulais aussi tourner à Jersey : l'argent y est invisible, mais quelque part, derrière les cailloux et le sable, des sommes colossales prospèrent tranquillement. Et puis, bien sûr, je tenais à montrer la misère engendrée par cet accaparement de l'argent par quelques-uns : la pauvreté absolue, telle qu'on la trouve dans les bidonvilles des grandes villes indiennes.

Quel est ce « nous » auquel se réfère le titre ?

C'est le même « nous » que celui de We feed the world : il s'adresse à nous autres, citoyens des pays riches. C'est une manière de responsabiliser les gens, de leur signifier que ce qu'ils voient à l'écran les concerne. Au-delà de cela, Let's make money est vraiment le slogan de ces vingt dernières années. Il y a quelque chose de lubrique dans cette formule, qui fait penser à une autre expression anglophone : « let's make love ». On imagine très bien un banquier se levant de bon matin avec cette idée gourmande en tête : « Allons faire du fric ! »

“Pour perdurer, le système capitaliste pompe l'énergie
des gens les mieux formés de nos sociétés.
C'est désolant.”

 

Qu'est-ce qui vous a le plus marqué lors de votre enquête ?
J'ai eu le sentiment d'un immense gaspillage de matière grise. Pour perdurer, le système capitaliste pompe l'énergie des plus gros cerveaux, des gens les mieux formés de nos sociétés. Plutôt que d'employer leur intelligence à régler les problèmes urgents de la planète, ils passent leur temps à se demander comment maximiser les gains en un minimum de temps. C'est désolant.
D'un point de vue émotionnel, le plus frappant est évidemment la pauvreté des oubliés de la machine à fric. Involontairement, nous sommes responsables de leur misère car c'est bien notre argent, ou au moins une partie, que les banques injectent dans le circuit. Le seul levier que nous ayons pour contrer ce processus, c'est le vote.

Let's make money est déjà sorti il y a plusieurs mois en Autriche, en Allemagne, en Suisse. Comment le public réagit-il ?
Je reçois tous les jours des retours de spectateurs. Qu'on l'apprécie ou non, le film ne laisse personne indifférent. Lorsque le festival de Sundance l'a programmé, en janvier dernier, le débat post-projection avait d'ailleurs failli virer à la guerre civile : d'un côté, ceux qui prennent acte du constat et veulent agir pour changer les choses ; de l'autre, les incrédules qui considèrent le film comme un tissu de mensonges.
Quant aux réactions des politiques, elles ne se sont pas faites attendre : à Vienne, la ville a commencé à racheter les tramways dont le film dénonçait la privatisation. Bien sûr, entre-temps, la crise est passée par là…

Justement, le film sort en pleine crise. Ironiquement, cela risque de lui profiter…
Let's make money critique un système et, au moment où il sort en salles, la réalité lui donne raison… Il est vrai que je n'aurais pu rêver campagne marketing plus efficace. Pour autant, je ne suis pas un gagnant de la crise, contrairement à mon producteur qui, lui, se frotte les mains… Plus sérieusement, quand j'ai commencé à tourner, je ne pensais pas que la crise était sur le point d'éclater. En revanche, je n'ai jamais douter de son caractère inéluctable : rien de sorcier là-dedans, il suffisait d'analyser froidement le système pour comprendre qu'il allait dans le mur. Le pire, c'est que tous les financiers qu'on voit dans le film le savaient eux aussi : ils n'ont pas voulu voir, le plus urgent pour eux, c'était de faire de l'argent. Et vite.

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Propos recueillis par Mathilde Blottière"


entretien trouvé sur Telerama.fr
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Vendredi 15 mai 2009

"Gouvernements du monde industriel, géants fatigués de chair et d'acier, je viens du cyberespace, nouvelle demeure de l'esprit. Au nom de l'avenir, je vous demande, à vous qui êtes du passé, de nous laisser tranquilles. Vous n'êtes pas les bienvenus parmi nous. Vous n'avez aucun droit de souveraineté sur nos lieux de rencontre.

Nous n'avons pas de gouvernement élu et nous ne sommes pas près d'en avoir un, aussi je m'adresse à vous avec la seule autorité que donne la liberté elle-même lorsqu'elle s'exprime. Je déclare que l'espace social global que nous construisons est indépendant, par nature, de la tyrannie que vous cherchez à nous imposer. Vous n'avez pas le droit moral de nous donner des ordres et vous ne disposez d'aucun moyen de contrainte que nous ayons de vraies raisons de craindre.

Les gouvernements tirent leur pouvoir légitime du consentement des gouvernés. Vous ne nous l'avez pas demandé et nous ne vous l'avons pas donné. Vous n'avez pas été conviés. Vous ne nous connaissez pas et vous ignorez tout de notre monde. Le cyberespace n'est pas borné par vos frontières. Ne croyez pas que vous puissiez le construire, comme s'il s'agissait d'un projet de construction publique. Vous ne le pouvez pas. C'est un acte de la nature et il se développe grâce à nos actions collectives.

Vous n'avez pas pris part à notre grande conversation, qui ne cesse de croître, et vous n'avez pas créé la richesse de nos marchés. Vous ne connaissez ni notre culture, ni notre éthique, ni les codes non écrits qui font déjà de notre société un monde plus ordonné que celui que vous pourriez obtenir en imposant toutes vos règles.

Vous prétendez que des problèmes se posent parmi nous et qu'il est nécessaire que vous les régliez. Vous utilisez ce prétexte pour envahir notre territoire. Nombre de ces problèmes n'ont aucune existence. Lorsque de véritables conflits se produiront, lorsque des erreurs seront commises, nous les identifierons et nous les réglerons par nos propres moyens. Nous établissons notre propre contrat social. L'autorité y sera définie selon les conditions de notre monde et non du vôtre. Notre monde est différent.

Le cyberespace est constitué par des échanges, des relations, et par la pensée elle-même, déployée comme une vague qui s'élève dans le réseau de nos communications. Notre monde est à la fois partout et nulle part, mais il n'est pas là où vivent les corps.

Nous créons un monde où tous peuvent entrer, sans privilège ni préjugé dicté par la race, le pouvoir économique, la puissance militaire ou le lieu de naissance.

Nous créons un monde où chacun, où qu'il se trouve, peut exprimer ses idées, aussi singulières qu'elles puissent être, sans craindre d'être réduit au silence ou à une norme.

Vos notions juridiques de propriété, d'expression, d'identité, de mouvement et de contexte ne s'appliquent pas à nous. Elles se fondent sur la matière. Ici, il n'y a pas de matière.

Nos identités n'ont pas de corps; ainsi, contrairement à vous, nous ne pouvons obtenir l'ordre par la contrainte physique. Nous croyons que l'autorité naîtra parmi nous de l'éthique, de l'intérêt individuel éclairé et du bien public. Nos identités peuvent être réparties sur un grand nombre de vos juridictions. La seule loi que toutes les cultures qui nous constituent s'accordent à reconnaître de façon générale est la Règle d'Or. Nous espérons que nous serons capables d'élaborer nos solutions particulières sur cette base. Mais nous ne pouvons pas accepter les solutions que vous tentez de nous imposer.

Aux États-Unis, vous avez aujourd'hui créé une loi, la loi sur la réforme des télécommunications, qui viole votre propre Constitution et représente une insulte aux rêves de Jefferson, Washington, Mill, Madison, Tocqueville et Brandeis. Ces rêves doivent désormais renaître en nous.

Vous êtes terrifiés par vos propres enfants, parce qu'ils sont les habitants d'un monde où vous ne serez jamais que des étrangers. Parce que vous les craignez, vous confiez la responsabilité parentale, que vous êtes trop lâches pour prendre en charge vous-mêmes, à vos bureaucraties. Dans notre monde, tous les sentiments, toutes les expressions de l'humanité, des plus vils aux plus angéliques, font partie d'un ensemble homogène, la conversation globale informatique. Nous ne pouvons pas séparer l'air qui suffoque de l'air dans lequel battent les ailes.

En Chine, en Allemagne, en France, en Russie, à Singapour, en Italie et aux États-Unis, vous vous efforcez de repousser le virus de la liberté en érigeant des postes de garde aux frontières du cyberespace. Ils peuvent vous préserver de la contagion pendant quelque temps, mais ils n'auront aucune efficacité dans un monde qui sera bientôt couvert de médias informatiques.

Vos industries de l'information toujours plus obsolètes voudraient se perpétuer en proposant des lois, en Amérique et ailleurs, qui prétendent définir des droits de propriété sur la parole elle-même dans le monde entier. Ces lois voudraient faire des idées un produit industriel quelconque, sans plus de noblesse qu'un morceau de fonte. Dans notre monde, tout ce que l'esprit humain est capable de créer peut être reproduit et diffusé à l'infini sans que cela ne coûte rien. La transmission globale de la pensée n'a plus besoin de vos usines pour s'accomplir.

Ces mesures toujours plus hostiles et colonialistes nous mettent dans une situation identique à celle qu'ont connue autrefois les amis de la liberté et de l'autodétermination, qui ont eu à rejeter l'autorité de pouvoirs distants et mal informés. Nous devons déclarer nos subjectivités virtuelles étrangères à votre souveraineté, même si nous continuons à consentir à ce que vous ayez le pouvoir sur nos corps. Nous nous répandrons sur la planète, si bien que personne ne pourra arrêter nos pensées.

Nous allons créer une civilisation de l'esprit dans le cyberespace. Puisse-t-elle être plus humaine et plus juste que le monde que vos gouvernements ont créé."

Davos (Suisse), le 8 février 1996.

John Perry Barlow, Cognitive Dissident Co-Founder, Electronic Frontier Foundation Home (stead) Page: http://www.eff.org /~barlow Message Service: 800/634-3542 Barlow in Meatspace Today (until Feb 12): Cannes, France Hotel Martinez: (33) 92 98 73 00, Fax: (33) 93 39 67 82 Coming soon to: Amsterdam 2/13-14, Winston-Salem 2/15, San Francisco 2/16-20, San Jose 2/21, San Francisco 2/21-23, Pinedale, Wyoming¶.

**************************In Memoriam, Dr. Cynthia Horner et Jerry Garcia ***********************

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